vendredi 18 septembre 2015

Programme 2017-2018


Le nouvel esprit de la psychiatrie et de la santé mentale :
histoire, sociologie, philosophie

Séminaire du Cermes3 sous la responsabilité de Pierre-Henri CastelAlain Ehrenberg, Nicolas Henckes, Nicolas Marquis et Julie Mazaleigue-Labaste

(Ce séminaire est un séminaire de recherche optionnel de la mention Santé, Population, Politiques Sociales du mastère de l'EHESS)

1er, 3e, et 5e jeudis du mois de 17 h à 19 h (salle 6, 105 bd Raspail 75006 Paris), du 16 novembre 2017 au 7 juin 2018. La séance du 15 mars aura exceptionnellement lieu de 13 h à 15 h en salle 5, 105 bd Raspail 75006 Paris

Argument

Les questions émergentes de « santé mentale » obligent les sciences sociales à renouveler en profondeur leurs diverses façons d’approcher les maladies psychiatriques. Car ces questions se sont progressivement imposées comme des enjeux majeurs dans les champs du travail, de l’éducation, de la justice, et de la famille, bientôt peut-être de l’économie. Elles sont ainsi devenues clairement transversales.

Ce séminaire interdisciplinaire entend les explorer en les rattachant plus précisément aux questions « émotionnelles » et de « comportement » dans les sociétés contemporaines. Dans une perspective historique, sociologique et philosophique, il s’intéresse aux liens entre l’évolution des représentations collectives de l’homme en société et les symptômes ou les troubles présentés par les individus (par exemple : peut-on parler et selon quels critères de nouvelles pathologies ?), aux tensions qui traversent ce domaine en matière de diagnostic et de prise en charge, aux politiques publiques de santé mentale et à la place de la santé mentale dans les politiques sociales ou d’éducation, aux disciplines scientifiques et pratiques intervenant dans ces domaines, aux transformations des concepts employés. Le recul historique, la comparaison des sociétés et l’analyse conceptuelle sont les outils privilégiés.

Cette année le séminaire portera particulièrement sur les transformations des âges de la vie et de l'enfance que nous interrogerons à partir des évolutions de la psychopathologie qu'elles reflètent et qu'elles font émerger ainsi que dans le cadre plus général d'une sociologie de l'individualisme.

Le séminaire fait alterner des présentations de travaux en cours et des interventions de chercheurs invités.

Ce séminaire de recherche est ouvert aux chercheurs, étudiants mais aussi aux professionnels intéressés par les questions soulevées par la psychiatrie et la santé mentale aujourd'hui.


Programme provisoire

1. 16 novembre. Introduction générale. (La présentation de J. Mazaleigue-Labaste est ici.)
2. 30 novembre. Pierre Henri Castel. De la psychanalyse d'enfant comme rituel thérapeutique à la signification des techniques pour communiquer avec les jeunes patients (dessin, jeu, contes et fables, psychodrame, etc.)
Castel P.-H., synopsis de Psychanalyser les enfants: anthropologie, épistémologie, clinique.
Castel P.-H., séminaire sur la psychanalyse de l'enfant, séance du 16/11/2017.
Rabain J., L'Enfant du lignage. Du sevrage la classe d'âge, Payot, Paris, 1994.
Rabain J. & Zempleni A., L'Enfant nit ku bon, un tableau psychopathologique traditionnel chez les Oulof et Lebou du Sénégal, Psychopathologie Africaine 1, 3, 1965.
Winnicott D.W., La Consultation thérapeutique et l'enfant, trad. franç., Gallimard, Paris, 1971.
Questions et réponses à la suite du séminaire
3. 21 décembre. Julie Mazaleigue-Labaste et David Simard. Les troubles psychosexuels dans le DSM 5 et la CIM 11 : l’intégration du critère du consentement dans les critères psychopathologiques, raisons et problèmes.
Bibliographie
4. 18 janvier. Enguerrand du Roscoet. Appréhender la santé mentale des jeunes adolescents : de l’observation à l’intervention en santé publique.
5. 1er février. Aude Béliard. Genres d'enfants. Production et usages sociaux de l'agitation infantile
6. 15 février Nicolas Marquis. La vie désirée des patients psychotiques : sur les usages indigènes des catégories de projets et d'autonomie dans les entretiens de recherche
7. 15 mars (de 13h à 15h salle 5). Adeline Gouttenoire. L'intérêt supérieur de l'enfant
8. 29 mars. Gilles Séraphin. De la vulnérabilité au danger : comment appréhender la négligence en protection de l’enfance.
9. 5 avril. Alain Ehrenberg. Le rite et la thérapie. Le cas des interfaces cerveau-machine.
Plan et bibliographie de l'exposé
Résumé
10. 17 mai. Steeves Demazeux. L’histoire de la clinique psychiatrique : entre paradigme indiciaire et paradigme herméneutique.
11. 31 mai.
12. 14 juin. Julie Mazaleigue. Enfant turbulent, enfant pervers, à partir des travaux du neuropsychiatre George Heuyer
A consulter: "La prophylaxie mentale chez l'enfant. Assistance aux enfants anormaux. Création d'une consulation de neuropsychiatrie infantile", et la présentation (avec les documents discutés, ainsi que le plan-résumé de l'exposé

4 commentaires:

  1. Quatre choses me frappent dans l'exposé de Julie.
    La première, c'est le style foucaldien de son exposé. Je veux dire par là une combinaison de confiance accordée au caractère représentatif de textes théoriques à forte charge normative pour caractériser l'esprit de certaines pratiques sociales, d'une part, et, d'autre part, un jugement de valeur sur le caractère répressif de ces pratiques. Ce n'était pas l'esprit du travail de Julie sur l'émergence de la notion de perversion (les déséquilibres de l'amour, Ithaque, 2014). Julie inscrivait alors plutôt sa démarche dans un cadre à la Elias, en s'interrogeant sur les transformations sociales et politiques à l'horizon des idéaux de maîtrise de soi, à partir desquels elle repensait le rapport du sujet à son acte en amont de la naissance d'une psychiatrie des perversions.
    Est-ce parce que c'est un travail en cours, auquel il manque la confrontation entre les théories et les pratiques attestables à partir des documents d'archives (certificats, etc.)? Ou s'agit-il d'un choix plus radical?
    En tout cas, seconde interrogation, l'horizon historique et politique immédiat de tous ces textes pose problème, dans la période considérée, parce que, à certains égards, il contredit l'orientation répressive, naturalisante, qui a abouti à l'émergence du motif de l'enfant pervers. Certainement, Magnan est le témoin à l'Admission d'une misère ouvrière prenant dans le dernier quart du XIXe siècle à Paris des proportions énormes. Imputer cela au développement du capitalisme libéral, c'est cependant négliger la très longue crise économique qui s'étend du milieu des années 1870 au milieu des années 1890. Il n'est pas indifférent de situer le contexte économique de ces développements idéologiques non comme celui d'un essor inexorable, mais au contraire d'une crise interminable du capitalisme en France. Autre exemple, on pourrait aussi bien dire que la IIIe République a augmenté le degré de juridicisation des rapports sociaux, et que la tendance est à l'augmentation des droits individuels et collectifs (éducation, grève, etc.). Mesuré à cette aune, l'idéologie naturaliste répressive qu'incarne Dupré apparaît relativement marginale.
    Enfin, il est assez unilatéral de parler d'un projet républicain de naturalisation du social, alimenté par le darwinisme social, en mettant de côté le courant spiritualiste étroitement lié à la notion de liberté de conscience, et dont par exemple Paul puis Pierre Janet sont des représentants éminents. Il y a eu, c'est certain, un positivisme matérialiste anticlérical sous la IIIe République. Mais il n'a à mon avis jamais été la force dominante, y compris dans le développement de la psychiatrie et de la psychologie en France.
    Enfin, plus généralement, la figure angoissante de l'enfant pervers, et de la constitution perverse, sonne bizarre dans l'histoire générale de l'enfance, dans les controverses contemporaines sur l'éducation, etc. La chose d'ailleurs pourrait se prolonger après les années 20. La chambre "bleu horizon" notoirement catholique, nataliste en diable, conservatrice, voire réactionnaire, quand elle passe la loi de 1922, me semblait au contraire priver les psychiatres de l'autorité dont ils jouissaient avant la guerre pour intervenir dans les affaires de famille. On a donc de puissantes tendances à la moralisation au travail en France, qui semblent plus fortes que les tendances à la naturalisation.
    Tout cela relativise l'importance sociale de la construction de l'enfant pervers. Julie soutient-elle que ce concept a correspondu à des pratiques effectives, ce qui nous apprend des choses méconnues d'un point de vue anthropologique, l'envers des idéaux de la IIIe République, ou cherche-t-elle seulement les conditions d'émergence d'un certain discours sur la perversion des enfants avec une ambition plus philosophique et épistémologique?

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    1. (Commentaire 2, suite du commentaire 1)
      Il manque plusieurs choses dans ce travail préliminaire, en raison de la méthode de travail que j'emploie (par cercle concentriques dans l'épreuve de l'hypothèse, voir, Pierre-Henri, la question de l'enfant du Diable que je n'ai absolument pas abordée ici).
      - Oui, la figure de l'enfant pervers est une figure marginale. C'est pour cette raison que j'ai du ressaisir l'histoire de l'enfance anormale en général, pour expliciter sa place dans ce dispositif, et montrer comment, justement, c'est une figure dont l'appréhension et pour lesquelles les idées de prises en charge (théoriques) tranchent avec le reste de ce qui est décrit et proposé pour les enfants anormaux jusqu'à la fin des années 1920, puisque que c'est la seule qui soit exclue du projet d'assistance et de protection sociale présidant à la prise en charge des autres enfants anormaux (je l'ai écrit dans mon texte, mais probablement pas assez souligné). Mais c'est aussi une figure que l'on trouve ailleurs que chez Heuyer, comme tu l'as indiqué à la fin de la séance.
      Ce qui m'amène à une piste qui doit être creusée : la question de la méchanceté irréductible de l'enfant, qui laisse pantois et suscite l'angoisse, et qui constitue un des traits essentiels de la clinique de l'enfant pervers chez Heuyer. L’enfant pervers n’est pas seulement un enfant vicieux. Ma présentation insistait sur la dimension du vice (la déviance ressaisie sous un vocabulaire explicitement moral) chez l'enfant pervers, mais ce dernier n'est pas simplement l'enfant vicieux. C'est aussi l'enfant méchant et cruel. Et c'est une caractérisation qui traverse tout le 19e siècle ; on la trouve déjà dans la médecine légale des années 1820-30, soit chez les adultes (Pierre Rivière, typiquement), soit chez les enfants (chez Parent-Duchatelet, l'expertise d'une petite fille qui veut tuer ses parents). Et cette méchanceté caractérisée par la cruauté apparaît bien comme un point opaque qui angoisse les psychiatres, qui la rabattent (jusqu'à Dupré) sur l'impulsion, faute de mieux. Elle est encore présente dans le portrait de l'enfant pervers chez Heuyer. Ce n'est pas la cruauté du névrosé fin de siècle (Clara chez Mirbeau), ce n'est pas non plus rabattage sur le sadisme bien qu'entretenant des liens avec lui. A mon avis (et c'est par là que je vais commencer), la meilleure manières de l'appréhender est de travailler à partir de la cruauté de l'enfant envers les animaux, qui apparaît comme un trait constant de ces portraits, toujours présent chez Heuyer.
      Mais à quoi ça renvoie, en terme d’anthropologie morale ? Pour l’instant, je ne sais pas. En revanche, ce que je sais, c'est que ça rejoint bien la question du contrôle de soi : la malignité contrôlée est le revers des impulsions, parce qu'elle engage la cruauté (et pas simplement la destructivité, comme chez Freud, où finalement la cruauté est un secondaire à la destructivité primaire). Je fais aussi l'hypothèse que la disparition de la figure l'enfant pervers après guerre dans l'espace psychopathologique ne tient pas simplement à son absence de correspondance empirique ni aux transformations du secteur de l'enfance en difficulté et de l'esprit et des formes de prises en charge avec l'intégration de la psychanalyse comme pratique comme je l'ai dit lors de la séance, mais aussi à l'intégration (qui n'est pas réalisée chez Heuyer jusque dans les années 30) des théories et des concepts psychanalytiques en psychiatrie.

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    2. (Commentaire 3, réponses aux commentaire 2, 3 et 4).
      Je peux répondre à ces questions plus rapidement. Sur la thèse d'un capitalisme libéral triomphant, je ne l'endosse pas ; ce qui m'intéresse, ce sont les effets des mutations économiques. La crise de 1870-1890, effectivement, je n'ai pas intégré cette donnée, et n'ai insisté que sur exode rural-prolétarisation-paupérisation. C'est à reprendre.
      Sur le reste, il y a un souci dans la manière dont j'ai présenté les choses, à retravailler :
      - Oui, la question de l'augmentation des protections sociales, en particulier celles des populations ouvrières, est centrale ; c'est pour cette raison que la figure de l'enfant pervers, et plus généralement celle du pervers type Dupré, tranche.
      - Je ne considère pas Dupré, et les éléments ressaisis de Dupré chez Heuyer, comme exemplaires d'un courant dominant. Il faut effectivement ressaisir leur position dans un paysage scientifique et politique plus général en France. En revanche, pour ce qui est de l'histoire du concept de perversion en France au 20e siècle, ils sont importants. C'est Dupré qui nous lègue la perversion comme malignité, incapacité à l'intersubjectivité, et jouissance de faire le mal (à autrui).
      - On ne peut pas faire le saut du discours de la naturalisation, et des projets qu'il soutient, à la réalité des pratiques. On sait déjà que, de toutes façons, le projet de Heuyer tel que formulé dans les années 20-30 ne s'est jamais réalisé tel quel, les mutations après guerre reconfigurant profondément l'ensemble du secteur de l'enfance en difficultés. Mais pour juger plus finement, chez Heuyer même, du décalage entre discours et pratiques (ce qui est mon hypothèse, parallèle à celle d'un décalage entre le portrait clinique de l'enfant pervers et la réalité de la clinique des enfants dits pervers), il faut que j'ai d'abord accès aux archives.
      - Sur la question posée dans le dernier paragraphe : les deux. S'il s'agit de continuer l'histoire de la perversion en France d'un point de vue épistémologique et philosophique, je soutiens aussi l'hypothèse qui est l'hypothèse directrice de mon projet : que les mutations du concept de perversion, et les portraits cliniques qui l'incarnent, révèlent certains idéaux et valeurs sociales et politiques en tant justement qu'elles sont leur envers.

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  2. J'ai ensuite deux questions qui portent sur des détails de l'argument Julie contestent fortement qu'on puisse trouver l'origine du TDAH dans l'instabilité psychomotrice de Bourneville. Je suis d'accord avec la critique de l'argument fallacieux du précurseur. En revanche, si je me souviens des arguments développés dans son précédent travail sur la perversion, il me semble au contraire qu'on pourrait faire une hypothèse un peu différent. Le fait est que dans les conceptions contemporaines, la psychopathologie de l'impulsivité mais couramment en continuité le TDAH et le fameux trouble oppositionnel avec provocation, TOP, sur le même axe ou spectre OC (obsessions et compulsions). Sans tomber dans le sophisme du précurseur, on observe donc quand même qu'en fonction des idéaux de contrôle de soi proposés ou imposés aux enfants, l'instabilité psychomotrice, le défaut d'attention, et l'insubordination morale et sociale sont toujours aujourd'hui pensés en continu. Bien sûr, il s'agit d'un autre individu que l'individu idéalisé de la IIIe République, il s'agit d'un individu chez qui l'autonomie est bien davantage une condition impérative, une norme incontournable, etc. En somme, les enfants instables avant Wallon ne sont pas les ancêtres des enfants TDAH, mais cela n'empêche pas de concevoir d'un seul tenant, à des époques historiques très différentes, agitation et insubordination.
    Je soulèverai enfin une question méthodologique. Quels sont les critères qui président à l'établissement d'une ressemblance d'une différence entre portraits cliniques à des moments historiques relativement éloignés? Sur quelle base Julie se fonde telles pour dire que l'enfant étiqueté X est le même ou un enfant différent de l'enfant étiqueté Y par tel autre clinicien, par exemple 20 ans plus tard ou 20 ans plus tôt?

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